25ème Tremplin Jazz d’Avignon : Just Another Foundry joue et gagne

Hier, 2 août, tard dans la nuit, tandis qu’au cloître des Carmes les concurrents du Tremplin Jazz d’Avignon retenait le public par une jam session chauffée à blanc, un jury présidé par le contrebassiste Kyle Eastwood attribuait le grand prix de groupe au trio allemand Just Another Foundry, le prix d’instrumentiste au pianiste Amaury Faye… le prix du public étant décerné après dépouillement des votes au quartette hollandais Morgan Freeman.

L’affaire avait commencé par une défection, celle du pianiste Quentin Meurisse remplacé à la hâte par Thomas Chabalier (vibraphoniste bourguignon passé par le CNSM de Paris) au sein du trio français (mais venu de Bruxelles) Garbage Ghost et donc aux côtés du saxophonisteQuentin Gayrard et du batteur Pierre Hurty. Un handicap qui permit surtout faire découvrir le nouveau venu par la façon dont il sut s’adapter et tirer la formation vers le haut.

Contraste avec le trio allemand Just Another Foundry, car avant d’en détailler le personnel, il convient de dire la cohésion d’un goupe venu du conservatoire de Cologne laissant deviner de longues et intenses heures de travail dont il nous laisse moins sentir la part d’effort que la dimension de partage. Partage d’une vraie culture jazz, la plus globale et la plus enracinée de ce palmarès, avec un saxophoniste, Jonas Engel, qui sait faire entendre dans son jeu ce que l’on a pu aimer chez Lee Konitz et – c’est Jean-Paul Ricard qui me le fait remarquer – Hal McKusick, tout en s’aventurant sur les terres d’Ornette Coleman ou John Zorn. Le tout sans hiatus grâce à un répertoire usant d’une grande palette dynamique allant des explosions expressionnistes au pianissimo faisant la part belle aux sons harmoniques rejoints par l’archet de Florian Herzog et les frôlements du batteur Anthony Greminger, en passant par toutes les nuances de l’articulation post-parkérienne sur les contrechants tout en souplesse et tout en assise du contrebassiste et un jeu de batterie déclinant, sans ostentation ni dogmatisme, des baguettes à d’admirables balais, une histoire de l’instrument entre le swing et équivalences polyrythmiques du jazz contemporain. Un grand, très grand, prix de groupe, que l’on rééentendra l’an prochain aux Carmes en première partie d’une soirée du festival et qui sera accueilli au fameux studio La Buissonne par Gérard de Haro, car telle est traditionnellement la plus haute récompense du Tremplin Jazz d’Avignon.

La première journée se terminait avec le trio du pianiste Frédéric Perreard et ses comparsesSamuel F’Hima (contrebasse) et Arthur Alard (batterie), qui eut ses partisans au sein du jury. Grande maîtrise instrumentale, belle et rapide circulation de l’énergie dans un jeu très interactif sur un répertoire totalement original aux contours labyrinthiques, mais qui laissa à d’autres l’impression d’entendre toujours le même morceau sur une accumulation de procédés jugée trop démonstrative. Ni prix, ni mention, mais trois noms que l’on retiendra pour l’avenir.

Le quartette bordelais Le Jardin – Julien Dubois (sax alto, compositions), Ouriel Ellert (guitare basse électrique), Simon Chivallon (piano, claviers), Gaëtan Diaz (batterie) – a surpris, agacé, amusé, puis captivé pour ceux qui se sont progressivement laissés séduire par une prestation qui a d’abord fait entendre ce que cette fusion pouvait avoir de convenue, dévoilant peu à peu les arrière-plans les plus frais d’un jazz nourri de rock progressif et de phrasés post-stevecolemanien, jusqu’à cette belle intervention de Josiane la Cigale qui, s’éveillant parmi les pierres du cloître à la chaleur d’un projecteur qu’elle a peut-être pris pour un rayon de soleil, s’est mise à cymbaliser à l’unisson du saxophone… à moins que ce ne soit l’inverse. En tout cas un groupe qui méritera que l’on fasse plus ample connaissance avec lui le 18 août sur l’Ile de Ré au tremplin de Jazz au phare et le 28 septembre à Paris au Sunset.

La suite a suffisamment conquis le public pour mériter un prix du public que le jury aura été loin de désavouer. Propulsé par le fort excentrique et tout aussi énergique batteur Tristan Renfrow, en partenariat avec Matt Adomeit, contrebassiste qui n’a pas été sans sans évoquer les compétences de Florian Herzog la veille, le quartette hollandais Morganfreeman brille moins par ses solistes que par l’énergie collective indéfectible relayée par les deux soufflants Andrius Dereviancenko (sax ténor) etDennis Sekeretarev (trompette) au profit d’une musique vive et nerveuse évoquant sur plus d’un point la spontanéité mingussienne.

C’est au trio du pianiste toulousain d’Amaury Faye (piano) passé par le Berklee College of Music, avec Louis Navarro (contrebasse) et Théo Lanau (batterie) qu’il revenait de clôturer le tremplin. J’ai beau relire mes notes écrites dans le noir d’une écriture aussi incertaine qu’illisible, je ne retrouve rien à leur sujet et tandis que je rédige ce compte rendu dans le TGV, un œil sur la déferlante perpétuelle du mont Ventoux qui s’éloigne au loin vers Lure et le Haut Pays de Giono, je ne retrouve plus dans ma mémoie que le souvenir d’une aisance pianistique et d’un naturel mélodique qui donnait à cette musique un faux air de simplicité pourtant nullement paresseuse. Le président Kyle manifesta un intérêt particulier pour son jeune confrère Louis Navarro, on parla de la qualité du son d’ensemble, on rappela qu’Amaury Faye venait de remporter le tremplin Rezzo-Focal à Jazz à Vienne et donc l’invitation à enregistrer un album au Studio du Flon de Lausanne. Et c’est finalement la prestation du pianiste qui a été récompensée d’un prix d’instrumentiste. Proclamations, acclamations, distributions, séparation avant le concert final du président Kyle ce soir au cloître des Carmes à la même affiche que la chanteuse Virginie Teychené.

 

 

 

Avec celui de la Défense, le Tremplin Jazz d’Avignon

http://www.tremplinjazzavignon.fr est l’un des concours-événements qui dans sa catégorie, compte dans le paysage musical du jazz, un espace d’expression des jeunes musiciens européens qui s’affrontent amicalement au cœur de la cité papale. Plus largement reconnu depuis 2000, qui consacra Avignon « ville européenne de la culture », le Tremplin Jazz s’est étoffé, le concours européen s’insérant dans un festival de Jazz, et cette manifestation sudiste, simple et chaleureuse, a pris sa place en dépit du festival de Théâtre qui monopolise toutes les attentions, y compris médiatiques en juillet, profitant de l’accalmie du début août, quand les affiches sont enfin ôtées des rues et ne jonchent plus les caniveaux et que la ville retrouve une apparence humaine. Il perdure bon an mal an, avec des années plus fastes, question subventions. Malgré des partenaires privés toujours solides, les conséquences sont immédiatement visibles sur la programmation- une soirée de moins cette année, du dimanche 30 juillet au mercredi 3 août, avec le Tremplin qui s'insère, les 1er et 2 août : les 6 groupes dont 3 français, retenus sur 110 formations européennes, donnent une vision assez précise du jazz actuel, reflétant le spectre d’une musique qui continue de s’inventer.

La belle aventure, lancée il y a un quart de siècle dans le quartier difficile de la Barbière puis dans le parc public d’Agricol Perdiguier, par une équipe de bénévoles, des amis passionnés de jazz, continue en dépit des problèmes inhérent à ce genre d’organisation : s’il est une chose qui ne change pas, c’est la qualité de l’accueil due à une équipe de bénévoles infatigables, toujours sur le pont qui, avec le temps ont su prendre leurs marques dans le difficile exercice de gestion de groupe : des chauffeurs qui ont la tâche ardue de se coucher tard et de se lever tôt pour amener groupes et musiciens à bon port, au catering ( Nicole et sa petite famille qui concoctent l'une des plus délicieuses cantines collectives de festival), sans oublier l’équipe du bar, des tee-shirts, des photographes…

L’un des atouts du tremplin et donc du festival est un lieu mythique : faire de la musique dans le cloître des Carmes est une expérience inoubliable. Restant à taille humaine, l’architecture de pierres blondes est merveilleusement servie par Mathieu, peintre des lumières. Gaetan Ortega, lui, est le maître incontesté du son : une équipe choc prête à parer à toute éventualité...

Le public qui vient très nombreux lors des deux soirées gratuites du Tremplin est fidèle et connaisseur. On a donc créé un prix du public, très attendu qui, certaines années, rejoint le choix du jury ce qui confirme la qualité de l’écoute. Public et jury continuent à partager ce qui traverse le paysage musical de ces soirées estivales provençales, lieu d’ouvertures, de passages, toutes frontières abolies…. Avec délicatesse, tout en retenue, le Président du Jury, Kyle Eastwood, a laissé cette année circuler les échanges entre les membres du jury qui, s’ils sont reconnus pour leur « expertise » n’en sont pas moins hommes et…femmes avec leur subjectivité. Et il a su entériner les « bonnes » décisions. Comment en effet évaluer des musiques, prendre position sur des esthétiques et des styles souvent contrastés ? Les vainqueurs du Grand Prix ont la chance de pouvoir enregistrer l’année suivante au studio réputé de Pernes les Fontaines, La Buissonne, sous la direction de Gérard de Haro et de faire la première partie d’un concert du festival.

Les groupes en lice :

Première soirée Lundi 1er Août : Cloître des Carmes

GARBAGE GHOST( Belgique) Quentin Gayrard ( saxophones) Pierre Heurty ( batterie), Thomas Chabalière ( vibraphone)

JUST ANOTHER FOUNDRY ( Allemagne) Jonas Engel (saxophone) Florian Herzog ( basse) Anthony Greminger ( batterie)

FREDERIC PERREARD TRIO ( France) Frédéric Perreard ( piano,compositions) Samuel F’Hima (batterie) Arthur Alard (contrebasse)

Le premier groupe, un trio français représentant la Belgique partait avec un handicap sévère, la défection une semaine auparavant du claviériste. Trouver un nouveau partenaire dans un laps de temps aussi court est une gageure et malgré les qualités évidentes de Thomas Chabalière, la «pièce rapportée», l’alliage ne put convaincre d’autant que le groupe suivant allait quasi instantanément imposer un style, une esthétique et un vrai travail de groupe. Le trio formé à l’école redoutable de Köln (l’une des meilleures avec Berlin) a cette connaissance du jazz et de son histoire qu’il sait s’approprier, retraverser en lui conférant des couleurs originales : de Lee Konitz à Ornette Coleman. Que les musiciens s’éloignent de l’écriture pour improviser ou qu’ils y reviennent, voilà un jazz authentique aux structures micro tonales, au groove évident, à la plasticité formelle d’où l’image de la fonderie ou de l’aciérie http://www.justanotherfoundry.de

Un groupe qui s’inscrit intelligemment dans la tradition, un « power trio » fin et racé, surprenant dans l’aisance des changements de rythmes, dont l’expression musicale coule comme un métal en fusion. Le saxophoniste qui avait, en outre, fait l’effort de travailler sa présentation dans un français choisi, drôle, articulé à l’allemande, faisait entendre un son d’une vigueur convaincante, d’une expressive beauté aux coulées vibrantes. Virtuose avec humour. Mention pour le soliste ?

Dans ces conditions, le troisième groupe, un trio français avait fort à faire. Beaucoup plus classique et prévisible en dépit de compositions originales amplement développées, il sut installer un climat appréciable soulignant un jeu de groupe certain. Prometteur…

Deuxième soirée : Mardi 2 Août

LE JARDIN Julien Dubois (saxophone), Ouriel Ellert (basse électrique), Simon Chivallon (piano), Gaëtan Diaz (batterie)

MORGAN FREEMAN Andrius Dereviancenko ( saxophone), Dennis Sekretarev (trompette), Matt Adomiet ( contrebasse), Tristan Renfrow ( batterie)

AMAURY FAYE TRIO Amaury Faye ( piano), Louis Navarro ( contrebasse ), Theo Lanau (batterie)

Le Jardin est un quartet bordelais qui a tout ce qu’il faut pour envoyer le bois… mené par un saxophoniste alto inspiré, dont les phrases jaillissent avec aisance. Il livrera même un combat vainqueur avec une cigale, son ajustement sur le tempo rappellant d’autres souvenirs vocaux. D’ailleurs le groupe s’enhardit en jouant et le plaisir s’en ressent pour écouter cette suite écrite autour de « Icare ou le drame de l’augmenté » ou du « Sisyphe ou la Révolte du diminué » sans oublier Madoff ou « la tectonique des plaques » ; des titres improbables aux sources d’inspiration variées reflétant la diversité des styles entre fusion, rock progressif, un zeste de Zappa pour les brusques ruptures, Steve Coleman (encore et toujours). Si le Jardin avait surpris, le quartet suivant avait de quoi déstabiliser : ces Hollandais « violents » entraînés par un batteur pitre et visuellement déconcertant, à l’attirail imposant, nous prennent à contre-pied : un élan irrésistible, un souffle libertaire, une vraie prise de risque, des souffleurs qui suivent et relancent alors que le contrebassiste imperturbable, garde le rythme et la boutique. Décoiffant et absurde comme le nom Morgan Freeman qui se serait bien demandé ce qu’il venait faire avec cet équipage. Le dernier groupe a toujours un rôle difficile, un trio bien français, conduit par un pianiste lyrique, séduisant par la « joliesse » jamais facile de la mélodie et la finesse technique du pianiste. Vainqueurs de différents tremplins dont celui de Vienne et de Vannes, sans partir favori, il avait la carte du lyrisme dans son jeu surtout en reprenant une composition parkerienne. Après discussions et échanges solidement argumentés, le jury s’entend pour remettre le Grand Prix au trio allemand Just Another Foundry, le Prix de soliste au pianiste français Amaury Faye qui sut plaire au président du Jury, et le prix des compositions au trio hollandais de Morgan Freeman, dont le batteur « fou » avait néanmoins composé la majeure partie du programme. Choix souligné par le Prix du Public qui leur allait sans hésitation selon le décompte des voix. Le Tremplin Jazz continue ainsi cette aventure musicale sous la houlette du président Robert Quaglierini et du co président Jean Michel Ambrosino, d’un dynamisme à toute épreuve, en dépit des charges d’organisation, épaulés par l'efficace attaché de production Jeff Gaffet. Le succès de ce très bon cru nous invite à être confiant pour la suite. Souhaitons à cette manifestation sensible de garder longtemps une place méritée dans le paysage culturel avignonnais ! Il me restait encore une soirée à vivre cette année, celle de la clôture du festival...avec le quintet de Kyle Eastwood et en première partie la chanteuse danoise Sinne Eeg.

A suivre…

Sophie Chambon

SUBSCRIBE TO AMAURY'S MAILING LIST

Sign up with your email address to receive all the latest news and updates about Amaury.

© Amaury Faye - Website by Lancer Un .Site - Legal